Miscellanées de ma vie parisienne

“On n’écrit pas parce qu’on a quelque chose à dire mais parce qu’on a envie de dire quelque chose” E.M Cioran

Universités, grèves et réformes (partie 2) mai 13, 2009

Classé dans : Uncategorized — Layla @ 12:00

La Grève

Qu’est-ce que la Grève ?

Parlers des français et de la grève nécessiterait, plus qu’un post de blog, une thèse sociologique en plusieurs volumes. Je me permet juste de rappeler que, dans un pays où les dirigeants confondent referendum et plébiscite, c’est le seul moyen dont ils disposent pour contester une loi (ah si, ils pourraient compter sur l’opposition, mais bon… vous avez vu des socialistes efficaces vous ? A part au premier vote sur Hadopi ?).

Ce qui me permet d’ouvrir une parenthèse sur un sujet qui ne cesse de me fasciner, la psyché d’un peuple qui place un nombre impressionant de pouvoirs dans la main d’un seul dirigeant, à charge pour lui de résoudre tous les problèmes et le voue aux gémonies s’il échoue (Napoléon, Napoléon III, de Gaulle…)* On retrouve ce besoin de l’homme providentiel lorsqu’on entend soupirer les commentateurs politiques ou les socialistes “ce qu’il nous faudrait c’est un Obama français”. Mais non, ce qu’ils vous faudrait c’est un moyen efficace de contester vos lois sans ressortir les banderoles et réclamer la tête de son signataire à chaque occasion. Fin de la parenthèse.

* On pourra me dire que les français n’ont pas réellement porté démocratiquement tous ces types au pouvoir (quoique…) mais dès que je retrouve mes notes de philo pol. je vous indique quel théoricien estimait que la soumission consentie aux lois d’un dirigeant équivalait à une reconnaissance de fait de sa légitimité par le peuple.

Donc la grève est une cessation volontaire du travail dans le but d’une revendication professionnelle. Dans le cas qui nous concerne, les professeurs ont arrêté depuis le 9 février d’assurer leurs cours et ont été rejoints par les BIATOSS (Bibliothécaires, ingénieurs, administratifs, techniciens, ouvriers, de service et de santé) et les étudiants (qui, évidemment, ne font pas grève au sens strict du terme, quoi qu’ils puissent revendiquer).

La contestation prend différentes formes qu’il s’agit ici de préciser.

Tout d’abord il y a la manifestation, classique et régulière, il y en a eu un certain nombre depuis février (se joignant parfois à d’autres mécontents, comme les personnels hospitaliers le mois dernier, ou lors de la grande manifestation intersyndicale du premier mai).

Ensuite il y a la grève au sens strict, les professeurs cessent d’assurer leurs cours et les BIATOSS cessent le travail, ce qui entraîne la fermeture complète des lieux (d’où l’impossibilité pour les profs non-grévistes d’assurer leurs cours, et pour les étudiants d’aller même travailler à la bibliothèque). Je ne sais pas si ça rentre dans le cadre d’une grève classique, mais dans certaines universités, les professeurs “retiennent” les notes du premier semestre et ont refusé de rendre les maquettes des masters.

Il est peut être temps de dire un mot des AG (assemblées générales), sorte de landsgemeinde où se retrouvent les professeurs, les personnels ou les étudiants (et parfois les trois à la fois) où l’on discute et adopte des motions et ou l’on vote à main levé la reconduite de la grève (il faut essayer d’imaginer le bordel que ça représente, des centaines de personnes entassées dans des amphis trop petits et surchauffés, l’impossibilité de se faire entendre, la possibilité de se faire siffler si notre opinion n’est pas majoritaire). C’est dans ce coeur de la démocratie universitaire que se décide les différentes actions à mener (blocages essentiellement, la grève étant une action légitime et individuelle, nul besoin de l’assentiment d’une AG dont la légitimité n’est reconnue que par ceux qui le veulent bien, pour la continuer).

Ce qui m’ammène, en effet, à la question du blocage. Dans la liste imaginative des actions, celle-ci n’est pas la moins contestée. Il s’agit pour les professeurs et les étudiants, lorsque la faculté est ouverte de la bloquer de toutes les manières imaginables, de façon à empêcher la tenue des cours (deux méthodes essentiellement, le blocage humain devant la porte version “You shall not pass” ; le “printemps des chaises” ou autre surnoms poétiques, consistant tout simplement à sortir tables et chaises des salles de classes et s’en servir pour bloquer les couloirs et, évidemment, rendre les salles inutilisables).

La dernière méthode de contestation, c’est les actions alternatives, les happenings divers. Ici tout est permis, cours publics, lectures de la Princesses de Clèves (ou autre texte classique), ronde des obstinés, représentations théâtrales et j’en passe.

Au passage je tiens à signaler que pour des raisons pratiques (impossible avec les blocages et fermetures de savoir qui fait réellement grève), les enseignants et le personnel sont toujours payés pendant la grève.

Qui fait grève et pourquoi ?

Je l’ai dit, les professeurs ont été les premiers à faire grève, pour protester contre les deux décrets déjà décrits. Celui sur les enseignants-chercheurs les concernant directement, et celui sur la masterisation leur déplaisant, surtout qu’il leur incombait de le mettre en application.

Les étudiants n’ont pas tardé à suivre, déjà parce que dans un futur plus ou moins proche, les deux décrets pourraient les concerner, ensuite parce qu’ils n’ont pas digéré la LRU (Loi sur la Responsabilité des Universités), promulguée l’année dernière et qui avait déjà entrainée une vague, avortée, de protestation, à l’automne 2007.

Le personnel (BIATOSS), c’est plus complexe. Il n’est directement menacé par aucun des deux décrets. Néanmoins, la LRU a rogné ses prérogatives (notamment sa représentation au Conseil d’Administration de l’université) et il craint, à moyen terme, que ses postes, dans les mesures d’économies à prendre, soient les premiers supprimés, la ministre s’étant engagé à ne pas supprimer de poste d’enseignants jusqu’à 2011 (je crois). Ils ne font pas grève pour une raison précise, mais parce qu’ils se sentent menacés par la direction que prennent les réformes de l’université.

Pourquoi la grève dure ?

Parce qu’elle ne dérange personne. Développons. Si les employés d’une entreprise privée fait grève, la perte de productivité pour l’entreprise et le pays est immédiate et appelle une réponse rapide. Si un service public touchant un grand nombre de français fait grève (transports, hôpitaux, poste), l’effet est immédiat et les sensibilités de chacun concernées (en plus de la perte de productivité qui peut se répercuter sur l’ensemble du pays). Si les profs d’école primaire et secondaire font grève, une quantité d’enfants vont se retrouver en pleine journée sous la responsabilité de leurs parents, furieux, et qui dit parents dit potentiels électeurs (ce qui a incité Nicolas Sarkozy a exiger l’instauration d’un service minimum dans les écoles en cas de grève). Dans le cas des universités, les étudiants sont majeurs et sous leur responsabilité, la productivité du pays est intact, l’opinion ne se sent pas concernée, et les étudiants et les professeurs représentent rarement un vivier d’électeurs de droite. Si on ajoute, comme je l’ai mentionné, que les profs sont toujours payés, la situation peut donc pourrir sur place.

Suite et fin (les conséquences et ma situation) demain j’imagine.

 

Universités, grèves et réformes (Partie 1) mai 11, 2009

Classé dans : Uncategorized — Layla @ 8:53

J’imagine que vous attendiez tous avec une impatience fébrile mon analyse docte et posée de la grève qui paralyse les universités françaises depuis trois mois, à tel point que le Temps se fend même d’un article (d’un niveau bien en deça de celui que je vais vous proposer, qui a l’avantage d’adopter mon point de vue concerné et détaché à la fois (si je ne me jette pas de fleurs, qui le fera ?)) sur le sujet.

Les réformes

Le coeur du problème, la contestation est née de la présentation de deux projets, non pas de loi, mais de décret, ce qui signifie qu’ils ne sont pas débattus à l’Assemblée Nationale et au Sénat, mais uniquement, dans le cas qui nous concerne, adopté par le Conseil des Ministres et le Conseil d’Etat (la plus haute juridiction administrative, si je comprends bien). Ces deux décrets sont
- La “masterisation” des concours de l’enseignement
- La réforme du statut des enseignants-chercheurs

La “masterisation” des concours de l’enseignement

La formation avant/après

Jusqu’à aujourd’hui pour devenir prof au niveau du collège et du lycée, il faut passer un concours, le CAPES (pour Certificat d’Aptitude de Professeur des Ecoles Supérieures) ou CAPET (T pour Technique, dans le cas d’un enseignement technique donc).
Il peut aussi passer l’Agrégation qui est un concours d’un autre niveau, qui permet également d’enseigner à l’université mais je n’en parle pas ici, tout simplement parce que ce concours n’est pas concerné par la réforme.

Pour passer le CAPES, il faut être titulaire d’une licence (bachelor) en trois ans (180 ects). En général, après cette licence, le candidat intègre un IUFM (Institut Universitaire de Formation des Maîtres) qui pendant une année le prépare au concours, qu’il passe en juin, à travers des enseignements à la fois professionnalisants et pédagogiques. La deuxième année de formation, sous réserve de réussite au concours, est réservée à un stage rémunéré (288h) et à des activités de formation (2 jours par semaine). Le CAPES est décerné une fois le stage validé.
À noter qu’il est aussi possible de passer le concours sans préparation officielle, en candidat libre.
La réforme prévoit de changer ce système. La licence ne serait plus suffisante pour passer le CAPES, il faudrait désormais un master. La formation se passerait comme ceci. Après la licence, le candidat s’inscrirait en M1 (première année de Master), il serait tenu de réussir cette année, de passer en M2 et à ce moment de s’inscrire au concours. La délivrance du CAPES serait conditionné par la réussite au concours, la réussite du Master (et donc du mémoire y étant attaché) et un stage durant le deuxième semestre du M2.

Les oppositions

Les opposants à cette réforme dénoncent le fait qu’elle met directement en charge de classe des professeurs qui n’auront eu comme seule formation pratique qu’un stage de quelques semaines. C’est à mon avis la critique la plus pertinente et la plus juste de cette formation.

Les opposants soulignent aussi la collision à la fin du M2, des examens de Master, du mémoire à rédiger et du concours. J’acquiesce mais constate qu’il s’agit seulement d’une question, certes gênante, de calendrier. Ce dernier me paraît en l’espèce en mesure d’être révisé. Dans le cas où le concours n’interviendrait plus après une année spécifique de préparation, il devrait, de mon point de vue, pouvoir être avancé.

Un des derniers reproches que j’ai lu est que ce nouveau système rallongerait la durée des études et occasionnerait des frais supplémentaires notables pour les élèves concernés. Dans l’absolu, la durée effective de la formation reste inchangée mais l’année de stage rémunérée tombant, les frais s’accroissent quand les revenus reculent.
Disons-le tout net, je ne pense pas que cette objection, quoique réelle, puisse entrer en considération dans l’examen du décret. Le problème très concret des ressources nécessaires aux étudiants pour leurs études doit être résolu par tous les moyens envisageables (bourses, emplois jeunes, logements étudiants) exceptés ceux qui agiraient directement sur la qualité de leur formation.

Commentaires

Une des raisons qui, de l’avis général, a motivé cette réforme est d’ordre pécuniaire. Les IUFM sont des structures couteuses, mobilisant d’autres ressources que les universités, et l’année de stage est à la charge de l’Etat. Le nouveau décret permettrait donc au ministère de l’Education Nationale d’économiser les rémunérations des 5000 stagiaires et au ministère de l’Enseignement Supérieur, une partie des frais de fonctionnement des IUFM, les universités prenant en charge les masters, une structure étant moins coûteuse que deux.

La question qui se posait était la nature de ces masters (labellisés “enseignements”) supposés prépares les étudiants au CAPES. Le ministère avait demandé aux universités d’y travailler et de leur soumettre des maquettes, ce que les enseignants, se mettant en grève, ont bien sûr refusé de faire, ce qui pose des problèmes très concrets pour les élèves envisageant d’être candidats dans un futur proche (2010-2011).

Un autre point de vue

Si les français se plaignent de la longueur de leur formation d’enseignant du supérieur, il n’est pas inintéressant de regarder ce qui se fait ailleurs, et en premier lieu, à Genève. Tout commence par un bachelor (=licence de 180 crédits) et l’obligation d’être inscrit à un master et d’avoir déjà validé 45 crédits (un ou deux semestres donc ?) À partir de là, l’élève peut effectuer un Certificat Complémentaire en didactique de la discipline et sciences de l’éducation (CC) comprenant des cours et un stage de 20h (en parallèle de son master, si j’ai bien compris). Une fois le master et le CC obtenus, le candidat doit (peut ?) encore s’inscrire à la Maitrise universitaire d’études Avancées en enseignement Secondaire (MAS), formation théorique et pratique en un an (60 crédits). Total, 6 ans, minimum.

comparaison des trois formations

Comparaison des trois formations

J’ai bien conscience de la laideur terrifiante et du manque de légende de ce schéma fait en cinq minutes avec apple works et je prie le sens esthétique surdéveloppé de mes lecteurs de me pardonner. En haut, la France maintenant, au milieu, la France du Futur, en bas, la Suisse (Genève tout du moins).

La réforme du statut des enseignants-chercheurs

Je n’ai pas trouvé de renseignements aussi clairs concernant ce décret que pour le précédent. Vous excuserez (encore) donc mon analyse plus rapide de celui-ci. Les enseignants-chercheurs partagent leur temps de travail, comme leur nom l’indique, entre l’enseignement (192 h de cours in praesentia, les examens et les corrections) et la recherche (articles, colloques, conférences, publication). Avec la réforme, les profs dont les recherches auront été jugées insuffisantes (par qui ? sur quels critères ? Aucune idée) devront assurer plus d’heures de cours.

Il y a aussi un sombre changement dans le mode d’évaluation prévu tout au long de la carrière de ces enseignants mais je n’ai pu en savoir plus.

Deux réflexions me sont venues.

- Comment évalue-t-on les profs et leurs recherches ? (spécialement en sciences humaines).

- Pourquoi ceux-ci dénoncent-ils cette réforme au pretexte qu’elle présente l’enseignement comme une punition si ça n’en est pas une ? En d’autres termes, pourquoi se plaignent-ils de peut être devoir enseigner plus si ça ne les dérange pas ?

Je reste perplexe.

(La suite bientôt, si ça vous intéresse)